L’Arbre-serpents du musée des Beaux-Arts d’Angers: réfection de la polychromie

L’Arbre-serpents a été réalisé en 1992 par l’atelier Haligon, éditeur exclusif des sculptures en résine de Niki de Saint Phalle, à partir du modèle original créé par l’artiste. Depuis son acquisition en 2004, la sculpture monumentale est exposée sur la terrasse du musée. En 2010, des signes de dégradation apparaissent et, en 2012, le musée fait appel à l’expertise du C2RMF pour établir constat et diagnostic et contribuer à la définition puis au suivi du traitement retenu.

 

Techniques de fabrication

 

Les analyses stratigraphiques conduites au C2RMF croisées avec les informations techniques délivrées par l’éditeur ont permis de préciser les techniques de création, depuis le moulage, réalisé sur un agrandissement du modèle original, jusqu’à la mise en couleur.

La prise d’empreinte est effectuée en appliquant sur la face interne des pièces du moule une résine polyester mélangée avec des charges minérales et des pigments blancs, appelée gelcoat, qui constitue l’épiderme de la sculpture. La structure a ensuite été renforcée par des couches successives de résine polyester et de fibres de verre posées sur la face interne du gelcoat.

 

 

 

 

La stratigraphie de la polychromie est constituée de la manière suivante (cf. photo à droite) :

- une couche d’apprêt blanc (2), à base de résine époxy, sur toute la surface du gelcoat (1),
- une première couche générale de peinture blanche (3),
- les couleurs (4), brossées au pinceau, en plusieurs couches, tantôt en glacis translucides, tantôt en teintes opaques,
- les cernes noirs (5) délimitant les différentes plages colorées,
- le vernis (6), qui égalise le brillant des peintures et les protège de l’environnement extérieur.

Le liant des peintures est une résine fluorée de type polyfluorure de vinylidène (PVDF) de même que le vernis.

Quant aux têtes de serpent, elles ont été dorées à la feuille sur une assiette de couleur jaune.

 

Dégradations et diagnostic

 

Par elles-mêmes, les peintures présentaient une excellente résistance à l’exposition en extérieur : les couleurs avaient conservé leur éclat et le vernis sa transparence. En revanche, d’autres dégradations étaient bien visibles :

des craquelures et des soulèvements de la peinture (ci-contre à gauche), entraînant un écaillage généralisé jusqu’à la couche d’apprêt dans les plages de couleurs les plus fines ou les plus translucides (bleus, roses et verts). Les lacunes sont également plus étendues dans les parties hautes, soumises à un fort ensoleillement.

 

- L’apprêt mis à nu se caractérise par sa pulvérulence, comme en témoignent les coulures blanchâtres de lessivage sur les parties inférieures de la polychromie (ci-dessous à droite).

 

 

 

La nature et la localisation des lacunes permettent de proposer un mécanisme en plusieurs étapes où la lumière et la pluie jouent tour à tour le rôle de facteur de dégradation principal :

-  la zone initiale de fragilité est située à l’interface apprêt / peinture blanche, en raison de la faible adhésion du liant PVDF sur la couche d’époxy ;

- cette dernière, sensible à la photo-dégradation, a progressivement perdu sa cohésion dans les plages de couleurs les moins opaques ;

- la désagrégation de l’apprêt entraîne des clivages et des ruptures dans le film de peinture ;

- après ouverture des craquelures, l’eau de pluie s’infiltre et se propage au cœur de la stratigraphie, entraînant écailles de peinture et résidus d’apprêt.

Le gelcoat polyester qui définit le volume de la sculpture est alors directement exposé à la pluie et pourrait être à son tour altéré.

 

Prise de décision et étapes de l’intervention

 

Afin de limiter la propagation de l’écaillage et les risques de dégradation du gelcoat, l’œuvre a fait l’objet d’une mise à l’abri à titre de mesure d’urgence.

En raison de l’étendue des lacunes et des conditions d’exposition en extérieur, le choix d’intervention s’est porté sur une réfection de la polychromie à l’identique plutôt que sur une restauration ; par ailleurs, la fragilisation possible de la couche d’apprêt dans des zones encore apparemment intactes a conduit à étendre l’intervention à la totalité de l’œuvre.

Cette dernière a été confiée à l’atelier Haligon, en raison de sa connaissance des techniques de création des sculptures de l’artiste. Après dégagement complet de l’ancienne polychromie par sablage et vérification de l’état du gelcoat, l’œuvre a été repeinte avec les mêmes peintures et avec les mêmes techniques qu’à l’origine, mais appliquées sur un apprêt intermédiaire censément plus stable et plus compatible avec la couche colorée.

L’opération a été documentée et validée aux étapes clés par un comité de suivi constitué de la Niki Charitable Art Foundation, détentrice des droits moraux de l’artiste, du C2RMF, du musée responsable de l'œuvre et d’un restaurateur du patrimoine jouant le rôle d’assistance à la maîtrise d’ouvrage.

 

Réfection et authenticité

 

La réfection est un acte radical et irréversible, apparemment dérogatoire aux règles déontologiques de la conservation et de la restauration dans la mesure où elle peut être attentatoire à l’authenticité matérielle de l’œuvre. Elle peut néanmoins s’imposer dans le cas des peintures en extérieur, soumises à des conditions environnementales drastiques et présentant des niveaux de dégradation sévères ; elle doit parfois même être considérée comme une intervention de maintenance à réaliser à échéance régulière.

Les questions relatives à la légitimité de ce type d’intervention, aux conditions de leur réalisation comme à leur traçabilité font partie des axes d’étude de la filière XXe siècle - art contemporain du département Restauration du C2RMF.

 

Responsable de l’œuvre : Christine Besson, conservateur en chef au musée des Beaux-Arts d’Angers

Niki Charitable Art Foundation : Bloum Cardenas

Département Restauration du C2RMF : Gilles Barabant (coordination et suivi) Nathalie Balcar (analyses et protocoles expérimentaux)

Restaurateur associé : Sara Kuperholc

Réfection : atelier Art & Concept, Mandres-les-Roses

Partenariat scientifique : CICRP (numérisation 3D)

 

Cette intervention a été réalisée grâce au soutien financier de la Fondation BNP-Paribas pour l’art.