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Les couleurs de la Koré

Exposition-dossier au musée des Beaux-Arts de Lyon

Les couleurs de la Koré

Les couleurs de la Koré

Publié le 09 Février 2016
"Regard sur une oeuvre : les couleurs de la Koré", exposition présentée au musée des Beaux-Arts de Lyon jusqu'au 29 février 2016 - Commissariat : Geneviève Galliano, musée des Beaux-Arts de Lyon et Brigitte Bourgeois, C2RMF

La koré de Lyon

 

La statue en marbre de koré (« jeune fille » en grec ancien) du musée des Beaux-Arts de Lyon est une œuvre de l’art grec d’époque archaïque d’une importance exceptionnelle. Créée vers 540 avant J.-C. par un sculpteur des Cyclades travaillant à Athènes, elle se dressait en effet à l’origine sur l’Acropole parmi la foule des offrandes consacrées à la divinité.

L’œuvre devait connaître un destin moderne singulier. Les fragments se sont trouvés partagés au cours du temps entre deux lieux de conservation :

  • d'une part, le buste est arrivé en France vers la fin du XVIIe ou au début du XVIIIe siècle dans des circonstances inconnues ; sa présence est attestée en 1717 dans le cabinet de François Gravier, un amateur éclairé, qui en donne la description ; il passa ensuite par d’autres collections privées avant d’entrer au musée de Lyon vers 1810.
  • D’autres fragments (bas du torse, jambes et bras) furent quant à eux découverts lors des fouilles grecques de l’Acropole vers la fin du XIXe siècle.

Ce n’est qu’en 1935 que le rapprochement fut opéré entre les fragments dispersés, grâce à la perspicacité de l’archéologue anglais Humfrey Payne. Après avoir été interprété comme une image d’Isis, d’Astarté ou d’Aphrodite, le buste de Lyon retrouva alors sa véritable identité.

Comme ses sœurs de l’Acropole, la koré de Lyon était à l’origine ornée d’une vive polychromie que le temps a progressivement effacée. Les descriptions anciennes de la statue (XVIIIe-XXe siècles) mentionnent ainsi des traces de peinture de plus en plus évanescentes : des ornements verdâtres et du rouge sur la coiffe (pôlos) ainsi qu’en bordure du manteau court (himation) que porte la jeune fille, par-dessus une fine tunique de lin (chiton) moulant étroitement le corps.

Koré, Athènes, v. 540 av. J.-C., marbre (Athènes, musée de l'Acropole)

 

À la demande du musée des Beaux-Arts de Lyon, ces vestiges de couleur ont fait l’objet d’une étude confiée au C2RMF et à l'Institut Courtauld, réalisée en plusieurs phases :

 

  • les premiers travaux ont été menés en 1995, lors de la campagne de restauration effectuée, sous l’égide d’une commission internationale, dans les ateliers du Service de restauration des musées de France ;
  • un nouvel examen a été entrepris en 2004 ;
  • les recherches se sont intensifiées en 2015, en associant l’expertise de spécialistes de la polychromie antique du C2RMF et de l’Institut Courtauld de Londres.

La synthèse des résultats fait l’objet d’un film documentaire, présenté dans le cadre de l’exposition-dossier.

Voir la bande-annonce de l'exposition :

 

À la découverte des couleurs

 

Que reste-t-il donc des couleurs autrefois éclatantes qui parachevaient le travail du sculpteur et conféraient à l’œuvre, taillée dans un marbre blanc du Pentélique, tout son sens et sa beauté ? Pour le savoir, on a procédé à une enquête scientifique approfondie en plusieurs étapes :

  • un examen de surface opéré à fort grossissement, à l’aide de microscopes numériques en mode 2D et 3D,
  • un dossier d’imagerie multi-spectrale (en lumière rasante, fluorescence d’ultraviolet et luminescence infra-rouge),
  • des analyses non invasives des matériaux picturaux antiques par spectrométrie en fluorescence de rayons X (XRF) portable.

La collaboration nouée avec les chercheurs grecs a permis de pratiquer ces examens et analyses également sur les parties de la statue conservées au musée de l’Acropole. De la sorte, l’ensemble des traces matérielles, de taille le plus souvent submillimétrique, a pu être sondé.

 

En dépit de sa difficulté, l’enquête a été fructueuse. Les recherches ont mis en évidence la présence de pigments insoupçonnés jusque là :

 

  • un pigment bleu (cf. photo ci-contre), à base de cuivre mais qui n’émet aucune luminescence sous rayonnement infra-rouge : il s’agit donc d’azurite, et non de bleu égyptien;
  • deux types de pigments rouges ont été identifiés : l’un, à base de mercure, correspond à du vermillon ou du cinabre, l’autre est un rouge de fer (hématite ou ocre rouge) ;
  • un jaune de fer (goethite ou ocre jaune) ;
  • un composé du plomb, correspondant probablement à du blanc de plomb ;
  • le fragment de bras gauche à Athènes conserve des ornements peints en vert sur le fond de l’himation: ce vert, à base de cuivre également, va être l’objet d’analyses complémentaires en raison de son caractère particulier.

 

 

L’étude conjointe des fragments de Lyon et d’Athènes a, en outre, permis de préciser le dessin des motifs, autrefois rehaussés de couleurs, qui ornaient les différentes pièces du costume :

♦ La coiffe, qui porte une frise incisée de palmettes et de fleurs de lotus, a conservé des vestiges de peinture bleue (azurite) et rouge (de fer), tandis que le bourrelet semble avoir été orné d’une rangée de perles, peintes en bleu (azurite).

♦ La manche droite du chitôn présente, en très léger relief, une double bande de méandres le long du bras et une simple bande autour du poignet, dans laquelle des grains d’azurite ont été décelés.

♦ Plus haut sur le buste, dans la région de l’aisselle droite, subsistent des vestiges de rouge à base de mercure (cinabre), associés à des traces probablement de blanc de plomb. À partir de ces rares points, il paraît cependant prématuré de restituer une tunique entièrement rouge vif et ornée de motifs uniquement peints en bleu ; d’autres rehauts de couleur, aujourd’hui évanescents, pourraient nous échapper. Il y a ainsi, sur les fragments du musée de l’Acropole, des ornements épars sur la tunique, évoquant des broderies en forme de rosettes peintes semble-t-il en blanc.

♦ D’autres motifs brodés, peints en vert de cuivre, sont disséminés sur le manteau. Celui-ci porte enfin sur son bord inférieur une ligne de carrés alignés, cernés par deux liserés, qui scande le rendu plastique des plis en zigzag. Du bleu et du rouge y ont été détectés.

♦ Sur les vestiges de peinture jaune détectés près de la boucle d’oreille gauche, aucun reste d’or n’a pu être reconnu, même à fort grossissement. Les bijoux devaient donc être peints, et non dorés à la feuille. Enfin des traces encore visibles à l’œil nu attestent que la chevelure de la Koré était peinte en brun-rouge.

 

Équipe scientifique : Geneviève Galliano assistée de Véronique Gay (musée des Beaux-Arts de Lyon), Brigitte Bourgeois avec la collaboration de Dominique Robcis (C2RMF), Giovanni Verri (Institut Courtauld)