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Les Grands Dauphins de Vienne

Analyse et muséographie d'un relief monumental en bronze doré

Les Grands Dauphins de Vienne

Les Grands Dauphins de Vienne

Publié le 29 Juillet 2015
En 1839, un relief monumental en bronze doré représentant deux grands dauphins et daté de l'époque romaine est découvert dans le Rhône. Retour sur un projet de recherche et de restauration dont les résultats ont largement impacté la compréhension de cette œuvre, jusqu'à modifier la manière dont elle est désormais exposée au Musée des Beaux-Arts et d'Archéologie de Vienne, dans l'Isère, qui a rouvert ses portes au public en mai 2015. (Présentation vidéo en fin de page)

La découverte d'une pièce rare

 

1839 marque pour Vienne (Isère) un tournant historique, tant sur le plan urbanistique que patrimonial. D’importants travaux d’aménagement des quais du Rhône sont entrepris.

Au cours d’un forage, les ingénieurs ont rencontré une résistance, à 1,5m de profondeur. Après avoir tenté à plusieurs reprises de percer la surface, ils s’aperçoivent qu’il s’agit en réalité « d’imposants fragments métalliques ». Ces éléments constituent une découverte exceptionnelle : un relief monumental en bronze doré représentant des dauphins sur les flots. Deux têtes, deux fragments de corps et trois queues ont ainsi été préservés par le Rhône d’une corrosion trop importante.

Cet ensemble monumental est très rare. Il existe seulement deux exemples, à ce jour, de reliefs monumentaux en bronze doré issus du monde romain. Tous deux ont été retrouvés dans le sud de la France et servaient très probablement d’ornements pour des édifices publics. Les Grands Dauphins de Vienne et la Victoire d’Arles sont ainsi des vestiges exceptionnels des techniques employées par les fondeurs de l’Antiquité ; et plusieurs indices peuvent laisser penser que ces deux reliefs proviennent d’un seul et même atelier.

 

Essai de texture (dorure et patine sombre) sur scan 3d des dauphins présentés en attelage

 

Deux techniques complexes : la fonte à la cire perdue et le soudage par fusion au bronze liquide

 

L’étude récente du C2RMF a permis d’identifier avec précision les techniques nécessaires à l’élaboration de tels objets.

Des observations visuelles, jumelées à des examens structurels et à l’analyse du matériau ont en effet permis de repérer les assemblages par soudure qui sont souvent invisibles à l’œil nu. Ce protocole a servi à contrôler l’épaisseur de la paroi de bronze, ce qui a notamment permis de mieux comprendre les problèmes auxquels les fondeurs antiques ont été confrontés. La radiographie a montré que les parois sont relativement fines (4 à 6 mm en moyenne) et surtout très régulières. Des traces d'outils portés dans la cire sont nettement visibles au revers. Puisque le fondeur a travaillé la cire depuis le revers, il a eu recours à la technique de fonte à la cire perdue la plus élaborée : le procédé indirect. C'est d'ailleurs la seule technique qui permet d'obtenir des parois aussi fines et régulières.

Pour en savoir plus : PDF iconprocede_indirect_de_fonte_a_la_cire_perdue_les_dauphins.pdf

La coulée des Grands Dauphins ne pouvait, à l’époque, se faire en un seul jet. Les fondeurs antiques ne maîtrisaient pas encore les techniques pour ambitionner un tel résultat. Les radiographies ont toutefois permis d’identifier une technique elle aussi très complexe : le soudage par fusion au bronze liquide.

 

Le relief des Grands Dauphins de Vienne est un témoignage exceptionnel de cette technique d’assemblage spectaculaire. Au moins 3 mètres linéaires de joints soudés ont été réalisés. Certaines soudures mesurent plus de 70 cm de long et ont pourtant été réalisées d’un seul tenant. Dans nos essais, nous n’avons jamais réussi à dépasser 5 cm. 

Benoît Mille - C2RMF

Les parois de bronze sont tellement fines que, dans la majorité des cas et comme en atteste l’exemple des Dauphins, les grands bronzes sont affectés de nombreux défauts de surface. Pour y remédier, les fondeurs antiques avaient recours à un système de réparure, en disposant des plaquettes quadrangulaires ou polygonales qui masquent les imperfections de la coulée. 265 plaquettes et 178 rivets de cuivre sont ainsi dénombrables sur les Grands Dauphins, soit près de 25 % de la surface totale.

 

Relevé technologique des réparures

 

 

Les enjeux de la restauration

 

Outre la valorisation esthétique de cet ensemble remarquable, la restauration des Grands Dauphins a permis d’enrichir les données scientifiques et techniques les concernant et ainsi contribué à une meilleure compréhension de l'oeuvre. Le C2RMF a pris en charge l'élaboration et la mise en place du protocole d'examens et d'analyses pour déterminer les enjeux et les problématiques d'un tel projet de restauration. Celle-ci ayant été menée par le CREAM de Vienne (Centre de restauration et d'étude archéologique municipal). 

Un constat d’état approfondi a tout d’abord permis d’observer les altérations structurelles (cassures, déformations, lacunes, traces technologiques …) et physico-chimiques du métal et de la dorure (nature et étendue des produits de la corrosion). Les observations, complétées par les analyses élémentaires et les radiographies, ont révélé une connexion entre les deux têtes, ce qui a fortement modifié l’image que l’on se faisait de l’œuvre. Les Grands Dauphins n’étaient donc pas en frise, comme le musée de Vienne les présentait jusqu’alors, mais bien en attelage, côte à côte, ce qui procure davantage de profondeur, confère une réelle impression de mouvement et laisse entendre que les Dauphins tiraient un char marin.

Restauration des Grands Dauphins

 

L’étude a également démontré que l’un des Dauphins était chevauché par un personnage. L'hypothèse la plus vraisemblable est qu'il s'agissait d'Amphitrite, néréide courtisée par Neptune : celui-ci lui envoie un dauphin afin de la convaincre d’accepter ses avances. Le groupe aurait alors pu symboliser le rattachement pacifique de la cité de Vienne, représentée par Amphitrite, à Rome, figurée par Neptune. On retrouve d’ailleurs ce type d’image sur une mosaïque datée du IIe siècle et retrouvée à St-Romain-en-Gal, sur la rive droite du Rhône. Le dernier apport de l’étude porte sur les couleurs. Après la restauration du restant des dorures, il est apparu que les flots sur lesquels les Grands Dauphins sont présentés étaient patinés de façon à obtenir une teinte très sombre, proche du noir : cette couleur a sûrement été choisie pour contraster avec l’or éclatant qui recouvre le reste de l’allégorie.

Les opérations menées par le C2RMF ont donc largement contribué à la nouvelle muséographie mise en place pour exposer les Grands Dauphins de Vienne. Ils conservent malgré tout leur part de mystère, car à l’heure actuelle rien ne permet de restituer avec certitude le groupe auquel ils appartenaient et de déterminer exactement pour quel bâtiment ils ont été créés.

 

 

Radiographie des Grands Dauphins

 

Présentation vidéo réalisée par Histoire d'Images, suivi scientifique par Benoît Mille (C2RMF) :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Arles, les fouilles du Rhône, un fleuve pour mémoire

 

Ce projet d'analyse des Grands Dauphins de Vienne peut être affilié à un programme de recherche plus large. Le Centre de recherche et de restauration des musées de France a en effet été sollicité pour son expertise dans l’étude et la restauration de statues antiques en bronze récemment découvertes dans le Rhône à Arles, qui furent notamment l’objet en 2009 de l’exposition « César, le Rhône pour mémoire - 20 ans de fouilles dans le fleuve à Arles ».

Pour plus d'informations : http://technologies.c2rmf.fr/Arles