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Nuits sous haute surveillance

Quand Les bronzes du château de Fontainebleau et de la Basilique de Saint-Denis sont passés au crible des rayons gammas

Nuits sous haute surveillance

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Analyses Gammagraphiques, Diane Chasseresse - Le Prieur (1603)
Publié le 02 Juillet 2015
Quelles sont les caractéristiques du "bronze à la française" ? L’examen gammagraphique de deux ensembles statuaires prestigieux est en cours pour tenter de révéler les spécificités de savoir-faire disparus et réintroduits à la Renaissance, sous le règne de François Ier.

Présentation du projet

 

La Galerie des Cerfs du Château de Fontainebleau abrite les œuvres qui marquent le renouveau de la statuaire en Bronze en France : Vénus, Hercule, Apollon, Ariane et Laocoon en bronze ont été commandés par François Ier à partir de moulages des marbres antiques du Belvédère (ancienne propriété des papes à Rome). Le chantier a été mené en 1540-1542 par Primaticcio Francesco (1504-1570), dit Primatice. Un peu plus de trente ans plus tard, le même Primatice se voit confier la maîtrise d’ouvrage du monument funéraire de Henri II et Catherine de Médicis, aujourd’hui conservé dans la Basilique de Saint-Denis. Pour celui-ci, les sculpteurs Germain Pilon et Ponce Jacquiot ont réalisé six bronzes, quatre vertus et deux priants représentant les souverains.

Mené sous l’impulsion de François Ier, le chantier de Fontainebleau, avec son ensemble de 11 statues « jetées en bronze », marque un tournant dans l'histoire de l'art. Après près de mille ans de sommeil, le bronze retrouve sa place dans la statuaire. Depuis la fin de l’Antiquité, l’art statuaire se décline surtout dans le bois et la pierre, laissant bronze et alliages de cuivre pour des productions de plus petite taille (mobilier liturgique, vaisselle domestique, etc.) ou des applications plus spécifiques comme les cloches ou l’artillerie naissante. Trente ans après l’implantation du premier chantier, une nouvelle fonderie est construite ex nihilo dans le château de Fontainebleau pour fondre les bronzes d’Henri II.

D’où proviennent les savoir-faire des fondeurs parisiens qui officient ? Ont-ils tout réinventé ou se sont-ils inspirés de leur expérience dans d’autres types de production, dont la fonte de canons ? Qu'en est-il des influences italiennes et germaniques ? Une des réponses passe par la mise en évidence d’éventuelles spécificités techniques de ces « nouveaux » bronzes français. C’est tout l’objet des examens gammagraphiques menés par le C2RMF et Manon Castelle (thèse Université Versailles – Saint Quentin, Louvre, PATRIMA), dans le cadre du programme de recherche « Bronze Français ».
 

Les bronzes de Fontainebleau et de Saint Denis

 

À Fontainebleau, trois des cinq statues d’après l’antique ont été examinées : Vénus Médicis, Hercule Commode et Laocoon (vers 1540, Primatice). À Saint-Denis, ce sont les deux vertus, la Prudence de Jacquiot et la Tempérance de Pilon. Toutes les statues (à l'exception des priants) ont été fondues à Fontainebleau, à 30 ans d’écart.

 

Gammagraphie Epaule gauche de la  Diane Chasseresse du Prieur
Gammagraphie Epaule droit de la Venus de Primatice

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le détail de l’intervention

 

Les deux sessions d’examens gammagraphiques ont été réalisées par le Commissariat à l’Énergie Atomique (CEA) en présence d’agents du C2RMF (http://www-list.cea.fr). Une source 192Ir a été choisie suite aux essais faits sur un fac-simile de bras en bronze réalisé sur la plateforme expérimentale de Barsy (laitonmosan.org). Du fait des radiations émises par les sources gammas, d’importantes mesures de sécurité ont dû être prises. En particulier, à Saint-Denis tout comme à Fontainebleau, les deux interventions ont été menées de nuit, pour pouvoir clore les espaces publics impactés par les radiations lors des tirs. Ce sont en tout quatre nuits qui ont été passées auprès des rois.

Le principe de la gammagraphie est similaire à celui de la radiographie X telle que pratiquée dans le monde médical. Seulement, les rayons gammas utilisés ici permettent de traverser et donc de sonder des matériaux bien plus épais et denses que le tissu humain, en l’occurrence du bronze. On verra ci-après que la forte épaisseur des statues étudiées justifie le besoin de recourir, pour les examens radiographiques, non pas aux rayons X utilisés en routine au C2RMF, mais aux rayons gammas plus pénétrants.

Les images radiographiques ont été réalisées grâce à des plaques photo-stimulables numériques placées derrière les objets. Le grand intérêt de ces plaques, contrairement aux films argentiques plus usuels, est la possibilité de visualiser les résultats après chaque tir pour ajuster si besoin les paramètres. En moyenne, il faut compter de 30 à 60 minutes par tir, soit environ une heure et demi – installation et développement compris – par cliché. Au total, environ 23 radiographies ont été faites.

 

Quelques éléments de réponse

 

Ce travail est en cours et sera finalisé à l’occasion de la soutenance de thèse de Manon Castelle (fin 2015). Une communication a néanmoins déjà été faite (http://www.laitonmosan.org/symposium_2014.html) qui rend compte des deux principaux apports des examens gammagraphiques :

  • les statues sont fondues d’un seul jet, sans assemblage ;
  • les épaisseurs des parois de bronze sont très importantes, supérieures au centimètre alors que les fondeurs antiques fondaient à moins de 5 mm (lien vers travaux de Benoît).

Reste à déterminer si ces caractéristiques permettent de retracer la filiation technique (http://www.mae.u-paris10.fr/prehistoire/) des savoirs de fonderie français du XVIe siècle.

 

Perspectives


Bon nombre de projets du C2RMF impliquent deux voire trois volets : la documentation (qui repose tantôt sur les sources écrites, les données archéologiques, et /ou les études précédentes), la phase d’examens et d’analyses, et les reconstructions expérimentales. Ce dernier point n’apparaît pas dans le processus décrit dans cette actualité mais est mis en œuvre dans d’autres projets.
L’approche archéologique, bien que rare pour la statuaire Renaissance, n’est pas à exclure pour autant. En 1973, au cour de la percée de la ligne 13 du métro parisien, un atelier de fonderie de la fin du XVIe siècle a ainsi été retrouvé non loin de la Basilique, lors de premières fouilles « préventives ». Si les contraintes budgétaires et l'éventuelle gêne occasionnée pour les visites sont à prendre en compte, pourquoi ne pas envisager des fouilles à Fontainebleau ?

 


Pour en savoir plus :

Bourgarit, D. and B. Mille (2010). La grande statuaire en bronze au C2RMF : méthodes et études de cas. Conférence Autour du Métal, Ecole des Beaux Arts de Tours, Tours, 9 février 2010, Les rencontres de l’ARSET.

Bourgarit, D., J. Bassett, et al., Eds. (2014). French Bronze Sculpture: Materials and Techniques 16th - 18th Century. Paris, Archetype

Bourgarit, D. and N. Thomas (2011). "The ancient brass cementation processes: from laboratory to field experiments." Historical metallurgy 20(1): 8-16.

Bresc-Bautier, G. and G. Scherf, Eds. (2008). Bronzes français de la Renaissance au siècle des lumières. Paris, Musée du Louvre; Somogy.

 

 

Analyses gammagraphiques du Laocoon de Primatice