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Focus tète de la dérision du christ de Cimabue
Détail, La dérision du christ de Cimabue après restauration © @C2RMF Thomas Clot

La dérision du Christ de Cimabue - Restauration

Publié le 07/11/2024

Redécouvert en 2019 dans une résidence particulière de Compiègne, ce panneau du XIIIe siècle a été largement médiatisé : son image a même souvent été éclaircie de manière virtuelle, afin d’en augmenter l’impact visuel. Malheureusement, l’état de conservation réel de la peinture n’était pas aussi flatteur. Ce précieux fragment peint à tempéra sur bois présentait en effet plusieurs soulèvements de matière originale, et un état de présentation esthétique très assombri qui ont motivé le choix d’une restauration fondamentale.

Du statut d’icône anonyme indépendante à celui de fragment d’une œuvre de Cimabue

Après expertise, cette peinture considérée comme une icône anonyme s’est avérée attirer l’attention des historiens de l’art spécialisés dans la peinture italienne du Duecento. 
Le panneau de bois de peupliers de dimensions (250 x 200 mm) était entouré de baguettes clouées sur ses quatre côtés, afin de donner au fragment l’allure d’une petite icône indépendante. Le rapprochement avec deux fragments conservés à Londres et à New York a permis de redonner la paternité des trois peintures au peintre Cenni di Pepo, Cimabue.
Les trois fragments dateraient de 1280–85 et l’étude de leur matérialité montrent qu’ils proviennent à l’origine une œuvre plus grande. Il s’agissait peut-être d’un diptyque (voir Le Coent 2019), ou d’autres types de panneaux peints religieux (« dossale » de format horizontal, ou bien un devant d’autel, ou bien encore un retable).
L’étude en radiographie de la Dérision et de la Madone de Londres par Elisabeth Ravaud au C2rmf a montré que les deux panneaux provenaient d’une même planche de bois de peuplier et étaient positionnés l’un au-dessus de l’autre.
L’étude de l’emplacement des barbes (petit débord de préparation blanche, montrant la jonction avec un cadre appliqué), donne des précisions sur l’emplacement de chaque fragment au sein de l’œuvre d’origine. Chaque scène est en outre bordée sur certains côtés d’un liseré peint : bordure de couleur rouge vermillon, ou de couleur noire.

Histoire matérielle

L’histoire matérielle de cette œuvre très récemment retrouvée n’est pas connue, en dehors de l’amincissement du panneau et de la pose de baguettes clouées en périphérie. Les trois panneaux présentent la même épaisseur, ce qui indiquerait qu’ils ont été découpés dans l’œuvre originale, et amincis au même moment ; peut-être au XVIIIe ou XIXe siècle. L’historique des restaurations sur la dérision du Christ n’est donc pas documenté. 

Le projet de restauration

Cette absence d’informations, ainsi que le projet d’une exposition dédiée au peintre Cimabue, au musée du Louvre en janvier 2025, ont motivé la venue du panneau au C2RMF en 2019 et 2022 pour études au Laboratoire, suivies de la restauration de 2022 à 2024, dans les ateliers de restauration peinture du site de Flore. Les Conservateurs du musée du Louvre, dont Sébastien Allard Chef du Département, Thomas Bohl, Clarisse Delmas pilote C2rmf du projet, ont assuré le suivi de la restauration, confiée à Jonathan Graindorge-Lamour pour le support et Audrey Bourriot pour la couche picturale. 

L’intervention de restauration

Les baguettes clouées à contre-fil autour du panneau ont été déposées par Jonathan Graindorge-Lamour. Concernant la couche picturale, après des refixages ponctuels nécessaires, la restauration de la peinture a été entreprise. Un décrassage de surface a montré que l’aspect très terne et brun n’était pas dû à un simple encrassement, ce qui a légitimé la décision d’entreprendre un nettoyage des strates de vernis et de repeints.

Ainsi, des tests de solubilité des vernis ont été réalisés, afin de commencer à évaluer le nombre de couches d’interventions présentes au-dessus de la peinture originale du XIIIe siècle. Quatre vernis superposés ont été décelés. Le Comité de suivi a alors validé une démarche de nettoyage progressive, où chaque strate de vernis serait traitée de manière sélective.  

Image numérique en lumière réfléchie, couleurs, en cours et après nettoyage. - Thomas Clot
Image numérique en lumière réfléchie, couleurs, en cours et après masticage et vernissage. © Thomas Clot

La mise en valeur d’un détail qui précise l’iconographie

Image numérique en lumière réfléchie, couleurs, en cours d’intervention : visage du Christ, après nettoyage - Thomas Clot
Image numérique en lumière réfléchie, couleurs, en cours d’intervention : visage du Christ, après nettoyage © Thomas Clot

Les imageries scientifiques du Laboratoire, ainsi que l’examen sous microscope lors de la restauration, ont permis d’établir que les yeux du Christ n’étaient pas autographes. Il s’agissait d’un repeint posé au-dessus du bandeau d’étoffe blanche. La présence du bandeau blanc sur les yeux du Christ, indiquerait qu’il ne s’agit pas d’une dérision par la soldatesque de Pilate mais d’une scène se déroulant auparavant, devant l’assemblée religieuse, dirigée par le grand prêtre (cf : Évangile selon Saint-Marc, chapitre 14 verset 65 *).

Actuellement, le nettoyage du fond doré est en cours. Les phases de vernissage et le type de réintégration seront définies collégialement après le nettoyage.

CONCLUSION

Le processus d’étude et de restauration permettra de mieux apprécier la virtuosité de la technique et du style de ce peintre : gamme de couleurs intenses et subtiles, nervosité du modelé, intensité des expressions des visages, préciosité du fond d’or. Ce dernier est en effet décoré en partie supérieure de poinçons microscopiques, de la taille d’une tête d’épingle, en une frise de volutes, tout comme dans les ornements de l’auréole du Christ. Degré de raffinement que le peintre a également adopté dans la Maestà du Louvre, d’envergure monumentale