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© Michel Bourguet

La restauration des Gaines de l’abbaye de Chaalis : entre précision scientifique et énigmes historiques

Episode 2 publié le 27/10/23

Après plusieurs mois de travail au sein des ateliers du C2RMF, les Gaines de l’abbaye de Chaalis ont retrouvé leur éclat. Menée par Frédéric, restaurateur d’art, cette intervention avait pour objectif non seulement de préserver ces chefs-d’œuvre, mais aussi de percer leurs secrets à travers chaque indice découvert lors du processus de restauration.

Un travail de précision sur les filets d’étain Chaque filet d’étain a fait l’objet d’une attention méticuleuse. Sous une loupe binoculaire équipée d’un scalpel à ultrasons, la corrosion située à proximité des placages d’ébène a été délicatement retirée, sans étirer la matière devenue particulièrement fragile. Sur les trois faces internes des 160 mètres de filets, la corrosion a été systématiquement clivée, réduisant parfois leur largeur de 3 mm à seulement 1 mm. Les filets les plus endommagés, dont l’épaisseur d’origine était de 1 mm, entièrement corrodés, ont été remplacés par des filets neufs. Pour combler les lacunes, un mélange innovant — composé de poudre d’étain, de microbilles de verre et de colle de poisson — a été testé et vieilli artificiellement avant application. Ce matériau, compatible avec les techniques utilisées en 1686, date de réalisation des gaines (comme la colle animale), offre une solution à la fois stable, réversible et visuellement fidèle à l’étain d’origine, tout en restant identifiable pour un œil expert.

La redécouverte des tabliers Sous une épaisse couche de vernis jauni et oxydé, les restaurateurs ont mis au jour un fond de corne teinté d’un bleu lapis précieux, orné de marqueteries d’étain partiellement soulevées par la corrosion. Après avoir clivé l’ensemble des zones corrodées, chaque élément a été réintégré avec soin. Les surfaces marquetées ont ensuite été protégées par une couche de vernis Roubo, suivie d’une application de cire microcristalline pour assurer leur conservation.

Comprendre les transformations d’une œuvre à travers les siècles Les indices recueillis permettent d’esquisser plusieurs scénarios sur l’histoire de ces meubles. Un document clé, l’inventaire du cabinet de Monseigneur le Dauphin à Versailles en 1689, décrit ainsi les objets : « Deux gros escabellons à huit pans, dont quatre sont creux et les quatre autres pleins, à fond d’écailles, ornés de feuillages de cuivre et enrichis de moulures ciselées de cuivre doré. Au-dessus se trouve un tapis à quatre pentes, dont le fond est bleu lapis et étain, décoré de feuillages similaires, avec un mollet de cuivre doré autour de chaque pente. Chaque escabeau repose sur huit pommes d’ébène couvertes de cuivre doré godronné. L’un des pans se ferme à clé. Hauteur totale : quatre pieds deux pouces. »

Les emplacements des pieds sous la base des scabellons, parfaitement visibles, étaient vides. Grâce à une phrase de l’inventaire et en s’inspirant des pieds existants sous les gaines[1] dernièrement acquises par le château de Versailles (mentionné dans le même inventaire), huit pieds en forme de pommes d’ébène ont été tournés, et leurs bronzes godronnés ont été refaits, dorés au mercure et patinés pour s’harmoniser avec l’ensemble (photo). Ces ajouts permettent de se rapprocher de la hauteur d’origine. Mais deux mystères persistent : la provenance des tabliers, qui semblent être des réemplois, et la partie sommitale, constituée de chêne et assemblé par des pointes, alors que le reste du meuble est en résineux et assemblé par collage et chevilles en bois.

 


[1] André Charles Boulle, Paire de scabellons livrées pour le Grand Dauphin, vers 1684

© Michel Bourguet

La tomographie : une fenêtre sur le passé Les premières observations par endoscopie ont révélé des tasseaux à pans coupés pour les assemblages latéraux de l’entablement, ainsi qu’un cloisonnement interne. La radiographie a confirmé ces observations et a dévoilé les clous utilisés pour assembler le plateau supérieur. Grâce au nouvel équipement de tomographie du centre de recherche, une imagerie plus précise de ces zones inaccessibles a été réalisée. Les données, actuellement en cours d’analyse, pourraient fournir des éléments déterminants pour la datation de l’œuvre.

L’intelligence artificielle au service de la reconstitution Un projet pilote est en cours au C2RMF pour explorer le potentiel de l’IA dans la visualisation de l’aspect original des Gaines. En combinant le texte de l’inventaire et les indices matériels collectés, l’objectif est de générer des rendus plausibles de l’œuvre avant ses transformations. Les résultats, attendus prochainement, permettront d’évaluer si cette approche produit des hypothèses réalistes ou fantaisistes.

Une restauration inachevée Les scabellons restaurés seront présentés dans le cadre de l’exposition « Le Grand Dauphin (1661–1711) : Fils de roi, père de roi et jamais roi », du 14 octobre 2025 au 15 février 2026. Pourtant, les recherches se poursuivent, notamment pour élucider les causes de la corrosion de l’étain : rôle du climat, nature des colles utilisées, ou composition de l’alliage (plomb, mercure). Ces investigations pourraient éclairer davantage l’histoire matérielle et technique de ces pièces exceptionnelles.

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