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© C2RMF - Nicolas Le Guern

HEBERT Ernest (1817-1908) – Le sommeil de l’Enfant Jésus

Publié le 22/10/2025

Une exception déontologique à la restauration

Le musée d’Orsay organise fin 2025-début 2026 une exposition photographique consacrée à l’œuvre de Gabrielle Hébert, épouse du peintre Ernest Hébert. Afin d’établir un lien entre les créations des deux artistes, il y sera exposé Le sommeil de l’Enfant Jésus, une huile sur toile réalisée à la Villa Médicis, en plein air, entre 1886 et 1892 durant son second mandat à la direction de l’institution.

© C2RMF - Nicolas Le Guern

Le Sommeil de l'Enfant Jésus, qui reçut la médaille d'honneur au Salon de la Société des artistes français en 1895, incarne la relation particulière des deux artistes et l'admiration que vouait Gabrielle Hébert au travail de son mari. Dans le cas présent, elle documenta la réalisation et l'historique du tableau. On dispose exceptionnellement pour ce tableau, dans les archives du musée national Ernest Hébert, des photographies et d’un descriptif précis rédigé par son épouse qui nous communique des informations essentielles sur sa création et sur le contexte matériel. C’est le cas notamment de la correspondance abondante qu’il entretenait avec le chimiste Jacques Blocks, un fournisseur anversois réputé pour ses matériaux, en partie à base d’ambre, et que l’on retrouve utilisés dans cette œuvre.

On découvre par ailleurs, au revers de la toile, un extrait du compendium du marchand anversois décrivant la méthode d'application du vernis à « l'ambre dissout ». L’ambre, selon Jacques Blocks, devait prévenir toute altération des matériaux. Or, dès le début de la création de l’œuvre, il est apparu que sa mise en œuvre posait pour le peintre des difficultés, comme celle du séchage entre les couches de peinture. Néanmoins, en respectant les directives du fournisseur, Hébert a pu mener à bien son travail. Gabrielle Hébert y ajoute une note manuscrite en date du 2 mai 1905, précisant qu'elle a reverni à l'ambre l’œuvre par deux fois et qu’« il sera longtemps pas nécessaire de le refaire ». Elle ajoute des conseils visant à retrouver la transparence du vernis, vernis qui pose aujourd'hui problème.

© C2RMF - Thomas Clot

Le C2RMF a été contacté pour établir un dossier d'imagerie scientifique et d'analyses des matériaux en vue de la restauration du tableau, dont l'état de conservation est considéré comme insatisfaisant, ainsi que pour évaluer la possibilité de sa présentation au public. En vieillissant, le vernis a, en effet, perdu de sa transparence, altérant drastiquement la lisibilité du tableau. C'est dans l'optique de redonner à l'œuvre l'aspect qui lui valut les honneurs de ses pairs que le Musée d'Orsay a confié le tableau aux ateliers de restauration peinture du C2RMF.

À son arrivée à l'atelier, l'œuvre, restée dans son état d'origine, montrait des déformations de la toile causées par les montants très ouverts du châssis. Sa couche picturale était encrassée et très assombrie, tandis que des papiers japon protégeaient les soulèvements localisés sur la périphérie. L'aspect du vernis, caractérisé par un jaunissement irrégulier et un aspect à la fois mat et brillant selon les zones, était sans doute dû à l’utilisation d’ambre par Hébert, voire dans l’emploi de ses couleurs.

Contre toute attente, il fut décider d'adopter pour une intervention de restauration minimaliste consistant seulement à procéder au décrassage, au refixage des soulèvements, ainsi qu'à mastiquer et réintégrer des micro-lacunes. De même, afin de respecter le montage initial, la reprise de la tension, qui aurait nécessité la dépose de la toile et la révision du châssis, n’a pas été réalisée.

Parmi les opérations de restauration envisagées mais non réalisées figurait le retrait du vernis, qui confère à la toile son aspect très sombre. Bien que l’utilisation d’un vernis à l’ambre soit évoquée dans la correspondance, les analyses moléculaires conduites au C2RMF par le groupe Organique n’ont pas permis d’en affirmer la présence. Les tests de nettoyage effectués sur les bords du tableau ont montré que le vernis était facilement soluble. Cependant, son retrait risquait de dénaturer l’œuvre originale en altérant ses composants constitutifs intrinsèques choisis par le peintre.L'œuvre, bien qu'altérée, reste de cette façon le témoignage d'une époque en plein changement où les artistes expérimentaient de nouveaux matériaux arrivés sur le marché.

On comprend aisément qu'il est aujourd’hui inenvisageable de rechercher une « lisibilité » sans procéder à une modification de la matière, et aboutir à une œuvre différente de celle conçue par Hébert. Cette problématique se pose également pour d’autres œuvres de l’artiste conservées dans les collections nationales. En réalité, tenter de rendre l'œuvre plus lisible revient à la limiter à une interprétation particulière, alors qu'elle révèle, par le biais de sa structure plastique, une multitude de messages qui sont aujourd’hui difficiles à saisir.

Pour suppléer l’intervention de restauration qui aurait permis de rendre sa splendeur à la toile d’Ernest Hébert, une cartographie de rayons X a été réalisée au sein du département recherche du C2RMF. Cette analyse non-invasive permet de sonder la couche picturale du maître en renseignant la nature des éléments chimiques constituants la matière. Les images alors obtenues ont permis de retrouver nombres de détails dissimulés sous le vernis et ainsi mieux apprécier la composition de l’œuvre récompensée. On retrouve la finesse des traits des visages, le mouvement des drapés des vêtements et l’on découvre que le second plan du tableau représente une végétation luxuriante.

Au-delà de simplement rendre compte du dessin sous le vernis, cette technique d'analyse permet égalementd'aller plus loin dans la stratigraphie et en conséquence, de renseigner la présence de changements dans la composition. Un cadre sculpté apparaît en arrière plan, désormais sous la végétation foisonnante entourant les personnages.Aussi, l'Ange se trouvant dans la partie basse du tableau, a initialement été représenté les deux mains enlaçant les pieds de l'Enfant Jésus. Cette même position a été retrouvée parmi l’une des études préparatoires du tableau réalisées par l'artiste et aujourd'hui conservées au Musée d'Orsay.

Enfin, un dernier changement a été observé et concerne cette fois la position de l’Enfant Jésus qui a été ici révélée par la radiographie de rayons X. Les études conservées de l’Enfant, figure centrale du tableau, sont relativement nombreuses (plus d’une trentaine) et montrent combien Ernest Hébert a longtemps hésité sur la posture à lui donner.

Cette étude, qui voulait initialement redonner à l’œuvre sa lisibilité, a finalement aussi permis d’apporter des compléments sur le processus de création du peintre, venant ainsi en regard du travail de documentation réalisé par sa femme et admiratrice, Gabrielle Hébert.

Laissons le dernier mot à Ernest Hébert :

« Je crois, mon cher ami, qu’il faudra employer tous les moyens avant d’en venir à un dévernissage que je considère comme très dangereux pour un tableau travaillé et retravaillé pendant de longues années et toujours avec des infiniment légers frottis qui pourraient être enlevés avec le vernis … »

Lettre à Blocks – 1895 

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