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© C2RMF Nicolas Le Guern

Une œuvre de Guido Reni dans les réserves du musée des Beaux-Arts de Libourne

Publié le 16/06/2025

Histoire d’une redécouverte

Fin 2022, l’attention de la régisseuse du musée des Beaux-Arts de Libourne se porte sur une grande huile sur toile conservée dans les réserves du musée. Une couche de papier Japon appliquée sur la surface de l’œuvre pour la protéger laisse entrevoir une iconographie bien connue des historiens d’art, inspirée des Métamorphoses d’Ovide (Ie siècle après J.-C.). On y voit le jeune Hippomène battre Atalante à la course grâce à une ruse. Ce thème est très identifiable car deux tableaux identiques sont conservés au musée national de Capodimonte à Naples et au musée national du Prado à Madrid. Tous les deux sont attribués, depuis longtemps, au grand peintre italien Guido Reni (Bologne, 1575-1642).

Vision d'ensemble de l'oeuvre, Atalantese trouve à gauche, penchée vers le sol pour prendre une pomme tandis que Hippomène, à droite, lui tend les pommes.
Hippomène et Atalante, Guido Reni ; image numérique en lumière réfléchie © C2RMF Nicolas Le Guern

Le registre d’inventaire précise alors qu’il s’agit d’un « dépôt ancien du musée du Louvre ». Mais les équipes du Louvre, qui procèdent au récolement de leurs dépôts à Libourne, affirment que l’œuvre ne figure pas dans leur inventaire. Des recherches en archives permettent finalement d’identifier une délibération municipale attestant d’un don fait en 1949 par un particulier à la Ville pour son musée. La délibération précise qu’il s’agit d’une « très belle copie de 2mx3m d’un Hippomène et Atalante de Guido, dont l’original se trouve au musée de Naples ». Cette « copie » est alors datée au XIXe siècle.

Etude du tableau au centre 

L'oeuvre est en cours de déplacement, entre deux portes, dans les locaux du C2RMF.
Hippomène et Atalante en cours de déplacement au C2RMF © C2RMF Vanessa Fournier

Le musée de Libourne a confié le tableau représentant Atalante et Hippomène au Centre de Recherche et de Restauration des Musées de France pour examen, entre juillet et décembre 2024. L’objectif de l’étude est de répondre à plusieurs questionnements concernant l’apport d’éléments pouvant tendre vers une attribution, la possibilité d’une datation et l’évaluation de son état de conservation. Parallèlement, les résultats de cette étude permettront de fournir des réponses essentielles à la poursuite de la restauration.

Les premiers résultats sont très encourageants. Au-delà de la grande qualité picturale de l’œuvre, déjà observée par la restauratrice, plusieurs éléments techniques confirment qu’il ne s’agit pas d’une copie tardive mais plutôt d’une version contemporaine aux autres exemplaires déjà connus.

Datation

Les résultats obtenus grâce aux examens permettent de rectifier la datation actuelle de l’œuvre (XIXe siècle). La radiographie montre, en effet, l’utilisation d’une toile sergée, qui est caractéristique de l’Italie du XVIIe siècle. L’analyse des pigments bleus a montré la superposition d’une couche  comportant du lapis lazuli au dessus d’une couche de bleu au cuivre, stratification qu’on retrouve fréquemment au XVIIe siècle dans les tableaux utilisant du lapis-lazuli, pigment rare et coûteux. La peinture est réalisée sur une double préparation brune, comparable à celle utilisée par Guido Reni dans d’autres œuvres.

Technique du peintre/atelier

La réflectographie infrarouge et la radiographie mettent en avant des changements de composition, notamment au niveau des jambes et des draperies. Ces repentirs (modification d’un détail réalisée par l’auteur pendant l’élaboration de son œuvre avec les mêmes matériaux que ceux de l’œuvre) sont souvent caractéristiques d’une œuvre originale, au contraire d’une copie qui reproduit aussi fidèlement que possible l’original, sans variation.

Attribution

Un comité scientifique a été constitué pour étudier l’attribution du tableau, avec Stéphane Loire (conservateur chargé des peintures italiennes des XVIIe et XVIIIe siècles au Louvre), David Garcia-Cueto, conservateur des peintures italiennes et françaises au musée du Prado, Raffaella Morselli, professeur à l’université La Sapienza à Rome, et Corentin Dury, conservateur du patrimoine et commissaire de la récente exposition Dans l’atelier de Guido Reni au musée des beaux-arts d’Orléans. Tous ont reconnu la haute qualité du tableau, qui a été réalisé dans l’atelier de Guido Reni, probablement en parallèle des autres versions connues à ce jour. Malheureusement, les circonstance de la commande de ces tableaux sont encore tout à fait inconnus. On peut noter que le sujet est rare, et que ces tableaux sont étonnamment passés sous silence par les sources contemporaines à Guido Reni ; seule une gravure, réalisée à Naples dans les années 1670, est connue.

La participation du maître lui-même à la création de la version de Libourne est certaine, car quelques détails de facture sont typiques de sa main, comme comme les hachures claires rehaussant les carnations, rappelant la technique de la fresque. Aucun de ses élèves ne l’a imité sur ce point.

Gros plan focus sur le visage d'Hippomène en légère contre plongée
Détail du visage d’Hippomène, en cours de restauration © C2RMF Matthieu Gilles

Historique

Au-delà de la haute qualité picturale de l’œuvre, un élément important a permis de confirmer la datation et l’attribution. Un numéro « 1110 » peint en blanc en bas à gauche, était invisible avant sa restauration. Il a été découvert sur la radiographie, et a pu être dégagé par la restauratrice qui a retiré les repeints le recouvrant. Après de longues recherches, une découverte a pu être faite dans l’inventaire des collections du marquis de Leganes (1580-1655), grand d’Espagne et gouverneur du Milanais de 1635 à 1641. En effet, sous le n° 1110 de l’inventaire de sa collection réalisé en 1655 est décrit « Una pintura de ypomenes y atalante de guido biene » qui correspond de manière certaine au tableau de Libourne… qui a donc retrouvé une attribution et une provenance prestigieuse.

Détail du numéro 1110, en lettre dorée
Détail du numéro d’inventaire du tableau dans la collection du marquis de Leganes, peint sur la face en bas à gauche © C2RMF Matthieu Gilles

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