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Dame trônant, Béotie, 520-500 av. J.C., Musée national archéologique d’Athènes, inv. 4528.
Dame trônant, Béotie, 520-500 av. J.C., Musée national archéologique d’Athènes, inv. 4528. © Efa - E. Miari Hellenic Ministry of Culture and Sports - Hellenic Organization of Cultural Resources Development

PILINA (2015-2025)

Pratiques artisanales de la couleur sur les figurines en terre cuite grecques aux époques archaïque, classique et hellénistique, au sein de grands foyers de production (Athènes, Béotie (Tanagra, Thèbes), Corinthe, Myrina, Smyrne et Tarse). Publié le 14/11/2024


Dates du programme : 2015 - 2025 | 10 ans


Résumé : 

Muse Polymnie, Myrina (?), IIIe- IIe , Musée du Louvre, inv. RFML.AGER_.2018.25.1.
Muse Polymnie, Myrina (?), IIIe- IIe , Musée du Louvre, inv. RFML.AGER_.2018.25.1. © C2MRF, Anne Maigret

Initiée dans le cadre de l’exposition Tanagra – mythe et archéologie (Louvre, 2003) et poursuivie depuis lors, la recherche menée sur les matériaux et les techniques de la polychromie des terres cuites grecques a associé le musée du Louvre, le C2RMF, l’Ecole française d’Athènes ainsi que le musée national archéologique d’Athènes. Ayant bénéficié d’un financement du LabEx Patrima (FSP) en 2014-2015, elle a permis d’étudier un large corpus d’environ 260 œuvres, en croisant de manière systématique des observations microscopiques et un dossier d’imagerie scientifique avec des analyses non-invasives (sur 161 œuvres) et des analyses de prélèvements (près de 200 échantillons). Forte de l’expérience acquise, l’équipe de recherche interdisciplinaire a consacré ces cinq dernières années à l’approfondissement des pistes les plus prometteuses, et achève actuellement la préparation d’un ouvrage de synthèse en deux volumes (co-édition Ecole française d’Athènes / musée du Louvre, 2025) dont on donne ici quelques résultats significatifs. 

Préparation du fond blanc

L’un des points remarquables de ces recherches concerne la mise en œuvre de la préparation blanche appliquée, préalablement aux couches picturales, sur le support en terre cuite. Cette étape de la polychromie, dont l’analyse est rarement poussée, a ici fait l’objet d’une attention particulière. En effet, plusieurs spécificités, parfois totalement inédites, ont pu être mises en évidence : ainsi, la nature des matériaux diffère selon les époques et les foyers de production avec par exemple l’utilisation de dolomite sur les Dames trônant attiques et béotiennes de la fin de l’époque archaïque, l’emploi spécifique de huntite à Tarse à l’époque hellénistique ou, de manière plus largement répandue, celui du kaolin en Grèce propre (Attique, Béotie, Corinthie) aux époques classique et hellénistique. De plus, l’étude des impuretés associées à la kaolinite a été particulièrement précieuse pour commencer à établir des critères d’attribution en lien avec l’étude stylistique, la provenance archéologique et la caractérisation du support argileux. L’autre point d’intérêt est, pour certaines des figurines, l’application insoupçonnée d’une double préparation de composition variable selon les périodes ou les foyers de production, qui, là encore, nous apporte un élément distinctif supplémentaire.

Détails des préparations au MEB-EDS, a. huntite, b. kaolinite et cristobalite, c. kaolinite et alunite tabulaire, d. kaolinite et alunite cubique
Détails des préparations au MEB-EDS, a. huntite, b. kaolinite et cristobalite, c. kaolinite et alunite tabulaire, d. kaolinite et alunite cubique © C2RMF, Yannick Vandenberghe

 

Matériaux de la couche picturale

Dame en pourpre, Thèbes, 330-300 av. J.C., Musée du Louvre, inv. MNB 584  et détail du « pourpre grec » sur la tunique
Dame en pourpre, Thèbes, 330-300 av. J.C., Musée du Louvre, inv. MNB 584 et détail du « pourpre grec » sur la tunique © C2RMF, Anne Maigret & Brigitte Bourgeois

La caractérisation de la palette des couleurs est la première étape de l’étude de la polychromie. La multiplication, au cours de ces dernières années, des études archéométriques ont permis d’établir une base de connaissances relativement solide sur les pigments et colorants employés dans l’antiquité. Nous retrouvons sur les figurines un certain nombre de matériaux connus, la kaolinite, le bleu égyptien, le cinabre, le noir de charbon, les ocres et les oxydes de fer. Il y a également l’utilisation de pigments moins communs voire assez rares : la malachite, l’antlérite, la mimétite et la vanadinite. Nos recherches ont également abouti à la mise en évidence de matériaux jusqu’ici inconnus dans la palette des artistes grecs : deux pigments de plomb, l’un jaune sur une œuvre attique, la cassedanneite, et l’autre blanc, la phosphohedyphane, observée de manière récurrente à Myrina. A côté de l’emploi déjà bien connu de la garance, l’utilisation d’un colorant pourpre dénommé « pourpre grec », autre que la célèbre pourpre de Tyr extraite du murex, mais dont la composition reste à ce jour un mystère, est également une découverte exceptionnelle qui démontre l’importance que donnaient les artisans grecs au choix de la matière première utilisée.

 

Minutie et précision 

Au-delà de cette sélection attentive, la préparation et la mise en œuvre des matériaux témoignent également d’une technique picturale des plus soignées. L’observation de la granulométrie des pigments, attestant la finesse du broyage, l’homogénéité des mélanges pigmentaires ou encore la régularité dans l’application des couches, n’ayant rien à envier à la grande peinture de la Renaissance, sont autant d’informations collectées et interprétées nous ayant permis de renier l’idée infondée que ces œuvres étaient barbouillées d’aplats de couleurs rudimentaires. La précision du tracé des détails vestimentaires ou de celui des yeux est une autre preuve du travail minutieux des peintres de figurines.

Niké Phainoméride, Tombeau B, Myrina, 150-100 av. J.C., Musée du Louvre, inv. Myr 163 et détail des bandes de la tunique
Niké Phainoméride, Tombeau B, Myrina, 150-100 av. J.C., Musée du Louvre, inv. Myr 163 et détail des bandes de la tunique © C2RMF, Anne Maigret & Anne Chauvet

Recherche du juste coloris 

Outre le recours à des matériaux variés permettant de nuancer les teintes, l’attention portée au chromatisme se manifeste également par la pratique de mélanges pigmentaires plus ou moins élaborés et bien plus fréquents qu’on ne le soupçonnait jusqu’ici – et ce, dès l’époque archaïque. Des grains de bleu égyptien sont ainsi ajoutés à du vert (de malachite ou de fer), à du gris ou à du blanc pour obtenir des tonalités plus froides ; du rouge de fer est mélangé à du cinabre ; du noir de charbon est additionné de bleu égyptien et de garance pour obtenir un violet-pourpre sombre. Les peintres mettent en œuvre aussi des procédés de superposition de couleurs : des sous-couches tantôt colorées (en jaune, orangé, rouge, noir) tantôt d’un blanc lumineux (à base d’un blanc de plomb) permettent d’obtenir des verts tendres, des bleus profonds, des roses et des pourpres éclatants. Autant de techniques picturales pouvant servir de critères distinctifs de foyers de production et de périodes chronologiques, voire permettre une attribution à la main d’un même peintre.

Vase-figurine : Léda et le cygne, Athènes, 375-350 av. J.C., Musée du Louvre, inv. CA 1131, détail du manteau vert bordé de rose et coupe stratigraphique du vert de malachite (3) sur sous-couche jaune (2) (C2RMF, Anne Maigret, Anne Chauvet et Yannick Vandenberghe).
Vase-figurine : Léda et le cygne, Athènes, 375-350 av. J.C., Musée du Louvre, inv. CA 1131, détail du manteau vert bordé de rose et coupe stratigraphique du vert de malachite (3) sur sous-couche jaune (2) © C2RMF, Anne Maigret, Anne Chauvet et Yannick Vandenberghe

Brillance et éclat

Dame en bleu, Tanagra, 330-300 av. J.C., Musée du Louvre, inv. MNB 907 et détail de la bordure dorée du manteau
Dame en bleu, Tanagra, 330-300 av. J.C., Musée du Louvre, inv. MNB 907 et détail de la bordure dorée du manteau © C2RMF, Anne Chauvet

Comme nous l’avons évoqué précédemment, la préparation de la matière joue un rôle essentiel dans l’éclat de la polychromie, de même que le choix des matériaux et leur mise en œuvre. L’utilisation des feuilles métalliques est un autre aspect qui vient encore rehausser le caractère précieux de certaines de ces petites statuettes d’argile, offertes aux divinités ou accompagnant les défunts dans la tombe. Des recherches approfondies ont permis de mieux caractériser les techniques de dorure, bien plus complexes et diversifiées qu’elles n’y paraissent au premier abord, ainsi que de mettre en évidence de nombreux cas d’utilisation de feuille d’étain (dès le début du IVe s. av. en Attique), qui n’avait été que peu documentée jusqu’à ce jour.

 

Conclusion

Si nous avons abordé ici plus particulièrement les matériaux de la polychromie et leur mise en œuvre, les études scientifiques ont également permis de recontextualiser cette production dont la qualité a été jusqu’alors largement mésestimée. Deux chapitres de l’ouvrage seront également consacrés, pour l’un, aux effets produits par la couleur et notamment à la représentation des chairs et des vêtements, pour l’autre à une révision du statut de ces figurines et des artisans qui les ont produites ; ceux-ci, visiblement, étaient partie prenante d’une large communauté de praticiens de la couleur dans le monde grec, étant donné les parallèles indiscutables que nous avons pu établir avec le domaine de la peinture pariétale et de la polychromie sur marbre. 

Bibliographie

  • Brigitte Bourgeois, Violaine Jeammet, Sandrine Pagès-Camagna, « Color Siderum. La dorure des terres cuites grecques aux époques hellénistique et romaine », BCH 136-137, 2012-2013, p. 483-510.
  • Brigitte Bourgeois, Yannick Vandenberghe, Violaine Jeammet, « Chlôros : le vert tendre des peintres grecs », in Anne-Solenn Le-Hô, Michel Menu (éd.) Les Bleus et les verts, 2022, p. 59-74.
  • Brigitte Bourgeois, Giovanni Verri, Violaine Jeammet, « Color and Light: A Hellenistic Terracotta Figurine of a Maenad from Myrina”, in Joanne Dyer (éd.), Polychromy in Ancient Sculpture and Architecture, Heritage, Special Issue 2023, 6, p. 3005-3024, en ligne, https://doi.org/10.3390/heritage6030160.
  • Brigitte Bourgeois, Yannick Vandenberghe, Violaine Jeammet, « News from the Pilina research project : identifying a lime painting technique on Greek terracotta figurines (4th-3rd cent. B.C.) », in Colour & Space. Proceedings of the 10th International Round Table on Polychromy in Ancient Sculpture and Architecture, ed. S. Zink and F. Grosser, DAI, Berlin, forthcoming 2025.
  • Violaine Jeammet (éd.), Tanagra. Mythe et archéologie, cat. exp. Paris, musée du Louvre, 15 sept. 2003-5 janv. 2004, Montréal, musée des Beaux-Arts de Montréal, 5 fév.-9 mai 2004, Paris, RMN Éditions, 2003.
  • Violaine Jeammet (éd.), Tanagras: Figurines for Life and Eternity, the Musée du Louvre’s Collection of Greek Figurines, cat. exp. Valence, Centre Culturel Bancaixa, 29 mars-7 juil. 2010, Valence, Fundacio Bancaixa, 2010.
  • Violaine Jeammet, Yannick Vandenberghe, Anne Bouquillon, Brigitte Bourgeois, « Research on Early Hellenistic Boeotian Coroplastic Workshops:Cross-linking Clay and White Ground Analyses » , in Kalliga, Kyriaki, Stephanie Larson, Ioanas Fappas  Primitiae Boeoticae – Papers in honour of V. Aravantinos from his colleagues in the study of ancient Boeotia, Forthcoming.
  • Yannick Vandenberghe, Anne Bouquillon, Christel Doublet, Anne Maigret, « Les figurines de Tarse. Partie III. Étude matérielle et analyses physico-chimiques », Pallas 121, 2023, p. 129-142
  • Yannick Vandenberghe, Brigitte Bourgeois, « Yellow in Greek Painting. Identifying Unusual Pigments in Late Classical and Hellenistic Coroplastic Polychromy”, Bolletino Communale di Roma, forthcoming.
  • Giovanni Verri, Brigitte Bourgeois Yannick Vandenberghe, Violaine Jeammet, Josefina Pérez-Arantegui, Ilaria Degano, Maria Perla Colombini, Federica Pozzi, Nobuko Shibayama , Marco Leona,, Adriana Rizz, Elena Basso, Federico Carò, “ Purple for the δῆμος: Art and Luxury in Greek Coroplastic Polychromy of the 4th-3rd century BCE” in in Colour & Space., ed. S. Zink and F. Grosser, DAI, Berlin, forthcoming 2025.