Une œuvre de Robert Delaunay (re)découverte à Troyes !
Publié le 16/04/2024
En 2019, à l’occasion d’une restauration des Coureurs de Robert Delaunay, une découverte majeure a été faite, celle d’un portrait alors inconnu, probablement de la main du maître de l’orphisme. Afin d’intervenir sur une déchirure, les restaurateurs ont dû retirer un doublage aveugle ancien (toile de renfort apposée au dos de la toile peinte), dévoilant un étrange badigeon blanc qui recouvrait le revers de la toile. Une fois cet enduit enlevé, un portrait de femme très abouti est peu à peu apparu.
L’enquête :
Une véritable enquête a alors été menée par l’équipe du musée.
Ce portrait a-t-il bien été peint par Robert Delaunay ?
Bien que le portrait ne soit pas signé, l’étude stylistique semble confirmer une attribution à Robert Delaunay. L’étude technique de l’œuvre montre que le portrait a été peint en premier. La toile a ensuite été retournée afin de peindre les Coureurs.
Qui est le modèle représenté ?
A l’évidence, ce portrait inédit en rappelle un autre qui est, quant-à-lui, bien connu : le Portrait de Bella Chagall à l’œillet par Marc Chagall, grand ami de l’artiste. Delaunay a donc représenté la femme et muse du peintre Chagall, Bella. Il la peint probablement entre 1924 et 1925.
Qui a peint le premier ?
Il est difficile de savoir si l’un des portraits a été réalisé avant l’autre ou si les deux œuvres ont été peintes conjointement, ce que pourrait laisser supposer le léger décalage dans la pose du modèle.
Qui a recouvert cette œuvre et pour quelle raison ?
Il s’agit, là encore, d’un mystère que les recherches en cours permettront peut-être de résoudre.
Des enjeux muséographiques :
S’il est essentiel de présenter ce portrait inédit, il faut garder à l’esprit que le peintre lui-même a manifestement privilégié l’autre face. Afin de respecter la volonté de l’artiste, Bella à l’œillet n’est pas exposée selon les mêmes modalités que la face des Coureurs. La scénographie permet au visiteur d’arriver d’abord devant cette composition qui apparaît dans l’épaisseur d’une cimaise ajourée, puis de découvrir le portrait dans un second temps, grâce à un miroir placé à l’arrière du tableau double-face.
L’étude au Centre de de Recherche et de Restauration des musées de France (C2RMF)
En 2023, l’œuvre est venue dans le laboratoire du C2RMF, situé dans les sous-sols du Palais du Louvre à Paris et dédié à l’étude des collections des Musées de France. Une série d’examens et d’analyses a été réalisée pour avoir une meilleure connaissance matérielle des deux compositions. On citera en particulier :
- la radiographie : informations sur le support, la nature et l’état de conservation des couches picturales ;
- l’examen sous loupe binoculaire : observation des matériaux, leur agencement et état de conservation à fort grossissement ;
- la réflectographie infrarouge : détection des dessins sous-jacents à base de matériaux carbonés ;
- les analyses de spectrométrie de fluorescence X : informations sur la composition élémentaire des matériaux et pigments employés, sans contact avec l’œuvre.
Etude du support toile :
Les examens mettent en évidence l’emploi d’une toile d’armure simple d’un seul lé avec un tissage d’environ 18 x 15 fils/cm2 dont les dimensions correspondent à un format standard 80 Figure.
La toile a été préparée commercialement de manière unilatérale (côté Portrait), tandis que l’autre face comporte une préparation artisanale (côté Coureurs). Cela permet de confirmer la chronologie d’exécution : le portrait a été peint en premier sur la face préparée commercialement. Les deux compositions sont peintes avec des orientations différentes.
Les palettes :
Sur la radiographie, la composition des Coureurs est très visible tandis que seuls quelques motifs clairs du portrait (visages, col et manche blancs) sont discernables. Cela semble traduire l’emploi de techniques picturales et de matériaux différents. En effet, les analyses de fluorescence X soulignent en particulier l’emploi de pigments blancs différents : du blanc de titane dans le portrait et du blanc de zinc dans les Coureurs.
Bien que certains pigments soient communs aux deux compositions, on note d’autres différences telles que ceux utilisés pour les tonalités chaudes.
Ces différences de palette, fréquentes chez de nombreux artistes d’une œuvre à l’autre, ne sont pas incompatibles avec le fait que les deux compositions aient été peintes par le même artiste. Elles peuvent traduire par exemple des choix spécifiques de l’artiste en lien avec la composition et le rendu souhaité et/ou des expérimentations avec de nouveau matériaux proposés sur le marché, tel que le blanc de titane développé à partir des années 1920.
Pour poursuivre cette enquête du point de vue matériel, il serait pertinent d’approfondir la connaissance des pratiques d’ateliers de Delaunay sur un corpus d’œuvres, en particulier des portraits produits dans les années 1920.
Département Recherche :
Groupe Peinture
- Johanna Salvant, pilote C2RMF (interprétation et synthèse de l’ensemble des données)
- Nicoletta Palladino, interprétation de la photoluminescence
Groupe Imagerie
- Nicolas Le Guern (dossier photographique, réfléctographie infrarouge)
- Laurence Clivet (radiographie)
- Alexis Komeda (profilométrie)
Groupe Aglae+
- Eric Laval (analyse de fluorescence X)
- Thomas Calligaro (analyse de photoluminescence)
- Laurent Pichon (analyse de photoluminescence)
- Raphaël Moreau (traitement des données brutes de photoluminescence)
Restaurateurs :
- Christian Châtellier pour le support
- France de Viguerie-Châtellier pour la couche picturale
Responsable de l'œuvre :
- Juliette Faivre-Preda, conservatrice du Musée d’Art Moderne de Troyes